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À quoi sert un jumeau numérique de La Réunion

Quatre personnes, quatre questions : un métré de peinture, un droit à construire, un toit pour du solaire, une ravine qui monte. Ce que l’application répond aujourd’hui, chiffres à l’appui, et ce qu’elle ne sait pas dire.

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Écran de l’application : À quoi sert un jumeau numérique de La Réunion

« Jumeau numérique » : le mot fait sérieux et ne dit rien tant qu’on ne l’a pas traduit. En clair, c’est une copie de l’île rangée dans un ordinateur, où chaque bâtiment a ses cotes, chaque parcelle sa règle, chaque ravine son débit. Dit comme ça, ça ressemble encore à un tableur avec vue sur la mer.

La seule façon honnête de savoir à quoi ça sert, c’est de prendre quatre personnes qui ont une question précise et de regarder ce que la machine répond. Avec, à chaque fois, la deuxième moitié de la réponse : ce qu’elle ne sait pas dire.

« Combien de peinture pour cet immeuble ? »

Un peintre en bâtiment devant un collectif de cinq niveaux, rue Jules Auber à Saint-⁠Denis. Il veut un ordre de grandeur avant de sortir l’échelle.

Un clic sur le toit : 825 m² au sol, 18,2 m de haut, 5 niveaux. Puis les cotes — périmètre 140 m, façades 2 701 m², toiture 891 m² en quatre pans à 34°, volume 15 022 m³. Puis le métré qui en découle : 2 296 m² nets une fois les ouvertures déduites, 460 litres pour deux couches. Pas « environ 500 ».

Rien n’a été saisi à la main. Les cotes sortent du LiDAR HD de l’IGN — un avion qui balaie l’île au laser à une dizaine de points au mètre carré — croisé avec la BD TOPO du même institut. Le même métré existe pour 500 575 toitures métrées ; la BD TOPO de l’IGN, elle, recense 641 824 bâtiments sur l’île.

Ce qu’elle ne sait pas : le laser tombe d’en haut. Il voit très bien les toits et très mal les murs — un toit plat reçoit une quinzaine de points au mètre carré, un mur vertical en reçoit 0,54, soit un point tous les 1,40 m. À ce régime, une fenêtre de salon en attrape un ou deux. La surface de façade n’est donc pas relevée point par point : c’est l’aire des murs du volume reconstruit à partir des points du toit — l’enveloppe, pas le relief de la vraie paroi. Le périmètre affiché juste au-dessus, lui, n’est même pas mesuré : il est déduit de l’emprise et de la compacité, et la fiche l’écrit en toutes lettres sous le chiffre. Quant aux ouvertures, elles sont retirées à 15 % forfaitaires, pas comptées une à une. Et l’estimation en euros se fait au prix du mètre carré que vous tapez vous-même, hors échafaudage. C’est un chiffre pour répondre au téléphone, pas pour signer le devis.

« Qu’est-ce que je peux construire sur cette parcelle ? »

Un particulier avec un terrain, ou l’architecte qu’il vient d’appeler. Le plan local d’urbanisme de sa commune fait plusieurs centaines de pages et le zonage est sur une autre carte.

Un clic sur la parcelle — celle du 43 rue du Général-de-Gaulle à Saint-⁠Joseph — ouvre son dossier : zone U2, hauteur maximale 13 m, emprise au sol maximale 80 %, retrait sur voie 3 m, avec une seule ligne de source en dessous. Les deux moitiés du PLU, le dessin et le texte, sont posées l’une sur l’autre : 712 lignes de règle — 709 tirées d’un règlement, 3 fiches pour la commune qui n’en a pas —, sous 5 831 polygones de zonage, sur 431 662 parcelles. Le détail de l’extraction est dans 712 règles lues dans les PLU des 24 communes.

Ce qu’elle ne sait pas : sur les 712 lignes, 402 ne portent aucune hauteur maximale et 560 aucune emprise au sol. Deux raisons possibles, et on ne sait pas laquelle s’applique à une ligne donnée : ou bien le règlement l’exprime autrement — par référence aux constructions voisines, par renvoi à une orientation d’aménagement —, ou bien l’extraction automatique ne l’a pas lue. Une case vide ne veut jamais dire « zéro » ; elle veut dire « allez lire le passage complet ». Saint-⁠Philippe, justement : sans plan local d’urbanisme, elle relève du règlement national, et c’est pourquoi le zonage s’arrête à 23 communes. Ses trois fiches ne sont posées sur aucun polygone : sous ses parcelles, le dossier n’affiche rien — un blanc dont il faut connaître la cause. Le certificat d’urbanisme reste, partout, le seul document qui fait foi.

« Où sont les toits qui valent un panneau ? »

Une commune qui cherche où poser du photovoltaïque, sans payer une étude pour apprendre qu’un hangar est bien orienté.

Le mode Énergie répond à deux étages. Le gisement d’abord : 58,42 millions de mètres carrés de toiture mesurés au laser, 3 146 MWc théoriques, 3,87 TWh par an — davantage que les 2 797 GWh consommés par l’île en 2024. Filtré aux toitures qui portent au moins 3 kWc, il reste 300 902 toits, chacun avec son orientation, sa pente et son productible corrigé : 1 226 kWh par kWc et par an en moyenne sur ces toits-là, de 1 006 à 1 357 selon la commune. C’est en dessous de la référence communale du cadastre solaire — 1 305 kWh par kWc, de 1 075 à 1 445 —, et c’est attendu : cette référence-là vaut pour un panneau idéalement posé au centre de la commune, quand chacun des 300 902 toits est ensuite corrigé de son orientation réelle.

Les postes sources d’EDF autour de Saint-⁠Pierre, en mode Énergie
Mode Énergie autour de Saint-⁠Pierre : chaque cercle est un poste source d’EDF, sa taille donne la puissance des projets en attente de raccordement. Le plus gros, La Vallée, en compte 27,7 MW.

Le second étage est moins joyeux, et c’est pour ça qu’il y est. Au 1er avril 2026 — dernière mise à jour du jeu EDF, trimestriel —, les 24 postes sources de l’île déclarent 0 MW de capacité restante au titre du schéma régional de raccordement, pendant que 148,9 MW de projets font la queue en HTA. Huit de ces postes sont en plus donnés saturés côté HTB ; les seize autres restent marqués disponibles, ce sont les cercles verts de l’écran ci-dessus. Le gisement dort sur les toits, la file s’allonge, et un cadastre solaire a beau être complet : tant que ces lignes-là ne bougent pas, ce sont elles qui commandent.

Ce qu’elle ne sait pas : l’ombrage du manguier du voisin, l’état de la charpente, à qui appartient le toit — aucune donnée nominative n’entre dans cette couche. Les 199 673 toitures sous le seuil de 3 kWc sont écartées d’office — beaucoup de petites cases avec. Le code le dit lui-même à chaque fiche : étude d’ombrage et visite technique requises. La carte sert à choisir où envoyer le technicien, pas à le remplacer.

« Jusqu’où monte la ravine ? »

Un assureur, un aménageur, ou quelqu’un qui habite en bas d’une ravine sèche 360 jours par an et qui sait très bien ce qu’elle devient la 361ᵉ nuit.

On a rejoué Garance — du 26 février au 2 mars 2025 — sur les 34 828 tronçons du réseau hydrographique, à partir des relevés de pluie des stations. Soixante-deux heures après le début de l’épisode, la ravine la plus chargée de l’île passe 895,2 m³/s et la plaine de Saint-⁠Paul vire à l’orange. Heure par heure, le récit est dans Garance rejoué sur le relief.

Ce qu’elle ne sait pas, et c’est le refus le plus important de tout le produit :

l’application ne dessine aucune zone inondée.

Le modèle donne un débit dans le lit et le compare à une capacité estimée. Il dit « ça déborde » ; il ne dit ni où, ni de combien, ni sur quelle hauteur. Ce qui existe, à côté, ce sont les enveloppes de Géorisques posées sous le bâti : sur les 500 575 toitures métrées, 125 391 tombent dans celle de l’inondation, 9 815 dans celle de la submersion marine. Une enveloppe est une zone d’approche, pas une carte d’inondation — la fiche l’affiche avec sa méthode et son indice de confiance, 50 %. Les seules hauteurs d’eau du système viennent du territoire à risque important d’inondation : 19 015 emprises, trois scénarios. Et le plan de prévention des risques reste, lui, la référence opposable.

Ce qui relie les quatre

À chaque fois la même forme : un chiffre, sa source, sa limite. C’est moins vendeur qu’une carte d’inondation bien rouge ou qu’un pourcentage de constructibilité en gros. Les deux se codent en une après-midi. Elles ne serviraient à rien — ou pire : à se tromper avec assurance.

Un jumeau numérique utile, ce n’est pas celui qui répond à tout. C’est celui dont on peut vérifier la réponse, et qui dit « je ne sais pas » assez clairement pour qu’on aille chercher ailleurs. Le reste est un décor.

L’application est en bêta privée, sur liste d’attente. Les premiers invités sont cherchés du côté de l’urbanisme et du foncier, de l’architecture, de l’énergie et de la connaissance du terrain. Aucun prix n’est fixé, aucune date n’est promise.