Faire tourner une IA à La Réunion, et sous quel soleil
Ce que consomme vraiment la machine qui calcule le jumeau : quatre régimes mesurés au watt, un capteur qui manque, et le soleil qui l’alimente une partie de la journée.

La machine qui fait tourner l’IA de ce projet tient sur une étagère, dans une pièce, à La Réunion. Ce n’est pas une image : c’est un boîtier MSI EdgeXpert, une puce NVIDIA GB10, vingt cœurs ARM et 121 Gio de mémoire partagée entre le processeur et la partie graphique. Elle a démarré le 3 septembre 2026 et n’a pas été éteinte depuis, avec seize services conteneurisés dessus, sous Ubuntu 24.04. Tout ce qui suit a été relevé sur elle le 19 septembre 2026.
Je voulais écrire un billet sur le fait de la faire tourner au soleil. J’ai commencé par la mesurer. La suite n’est pas celle que j’avais prévue.
Le banc est déposé dans le dépôt, sous docs/preuves/energie-2026-09-19/ : les scripts qui l’ont lancé, les 253 relevés bruts à la seconde, et le tableau de ce qui ne vient pas de ce banc. Chaque chiffre de watt écrit plus bas se recalcule d’une ligne d’awk sur ces fichiers-là.
Pourquoi la machine est ici, et pas à l’autre bout du câble
Deux raisons, aucune idéologique.
La première tient en un chiffre, relevé ce jour-là depuis ce bureau : un aller-retour réseau vers un serveur européen prend 176 à 183 millisecondes. Vers la machine posée dans la pièce d’à côté, moins d’une milliseconde. La lumière dans une fibre n’avance pas plus vite que 200 000 km/s environ, et l’océan Indien ne rétrécira pas : aucun réglage logiciel ne fera descendre le premier chiffre sous la centaine de millisecondes.
La seconde tient en un volume. Le cache LiDAR du projet — les dalles de nuage de points de l’IGN à partir desquelles 500 575 toitures ont été reconstruites — pèse 248 Go en 1 691 dalles. Il n’est pas sur le boîtier, d’ailleurs, mais sur le poste de travail d’à côté : c’est le processeur du poste qui a fait les toitures, le boîtier porte le modèle de langue et les encodages. Les deux tiennent sur le même réseau local, et ces fichiers-là ne voyagent pas : on ne téléverse pas un quart de téraoctet par câble sous-marin pour le plaisir de calculer ailleurs. On calcule là où la donnée est posée.
Quatre régimes, mesurés au watt
Un banc de quatre minutes, 253 relevés à la seconde. Ce que tire la machine :
- au repos, services allumés, partie graphique à 0 % d’occupation : 13,63 W de moyenne sur 60 relevés ;
- une génération de texte, par un modèle de langue quantifié de 35 milliards de paramètres — un modèle à experts : 256 par couche, dont 8 seulement travaillent à chaque mot-jeton —, 3 000 mots-jetons d’un coup : 31,60 W ;
- quatre générations en parallèle : 37,58 W, pour 141 mots-jetons par seconde au total — contre 96 quand la requête est seule ;
- un encodage d’images, de la vision et non du texte : 71,27 W de moyenne, avec une pointe à 87,75 W.
Le quatrième chiffre prend à contre-pied ce qu’on lit partout : on imagine l’IA générative vorace et le reste anodin, alors que faire regarder des images à la machine lui fait tirer presque deux fois plus de puissance que lui faire écrire du texte. Deux fois plus de watts, attention, pas deux fois plus cher : un encodeur avale des centaines d’images à la seconde, là où le texte sort mot après mot. La pointe est du côté de l’œil ; la facture, on la verra plus bas, est ailleurs.
Le capteur qui n’existe pas
Maintenant l’aveu, parce qu’il change la lecture de tout ce qui précède.
Ces watts sont ceux du rail graphique, lus par l’outil du constructeur. Pas ceux de la prise murale. Et sur une puce où le processeur et la partie graphique partagent le même silicium, ce que ce compteur englobe au juste n’est écrit nulle part. J’ai cherché mieux : la limite de puissance sort en « non disponible », et il n’y a ni sonde d’alimentation exposée par le système, ni capteur matériel lisible, ni contrôleur d’administration à interroger. Sur ce matériel, la consommation de la machine entière — processeur, mémoire, disque, réseau, ventilation, pertes de l’alimentation — n’est pas mesurable depuis le logiciel.
Elle est donc forcément supérieure à tout ce qui est écrit plus haut. De combien ? Je n’en sais rien, et je ne vais pas l’inventer. Il faudra un wattmètre sur la prise — l’appareil le moins cher de toute cette histoire, et la seule façon honnête de finir cette mesure. Écrire un billet sur l’énergie et devoir avouer qu’on ne sait pas lire son propre compteur, c’est un bon début d’humilité.
Ce que ça coûte, en centimes
Avec ce qu’on a : à quatre requêtes en parallèle, générer un million de mots-jetons consomme 74,2 Wh sur le rail graphique. Au tarif de détail inscrit dans le code du projet — 0,1915 €/kWh, le prix EDF Bleu Base — cela fait 1,42 centime d’électricité par million de mots-jetons. Du côté de la vision, le banc encode entre 55 et 591 images par seconde selon la taille du modèle et de l’image — en demi-précision et par lots de 64 ; les seize configurations du banc descendent jusqu’à 27,7 en pleine précision. Au régime cité, mille images restent sous le demi-watt-heure.
Sur une année entière, en génération soutenue vingt-quatre heures sur vingt-quatre — ce qui n’arrive jamais —, on arrive à 329 kWh sur le rail graphique, soit 63 € d’électricité ; un plancher, toujours. La Réunion a consommé 2 797 GWh en 2024 ; rapportés aux 889 679 habitants de la base, cela fait 3 144 kWh par tête, tous usages confondus : la machine, à plein régime toute l’année, en représenterait le dixième.
Cette machine n’est donc pas un problème énergétique. Écrire le contraire serait flatteur, et faux.
Le vrai sujet est ailleurs, et il est dans la base
Au millésime 2024, l’île compte 1 215,6 MW installés : 435,4 de bioénergies, 304,4 de solaire répartis sur 10 518 installations, 249,0 de thermique non renouvelable, 173,5 d’hydraulique, 43,4 d’éolien et 9,9 de stockage non hydraulique. La consommation 2024 est de 2 797 GWh pour une pointe à 496 MW ; le scénario haut d’EDF SEI attend 4 811 GWh et 799 MW en 2040.
Et puis il y a la ligne qui coince. Sur les 24 postes sources suivis dans la base, relevé du 1er avril 2026 : les 24 sont à zéro mégawatt de capacité d’injection restante, pendant que 148,9 MW de projets attendent dans la file. Le réseau n’accepte plus un mégawatt de plus.
Pendant ce temps, les toits sont vides. Mesurés un par un au LiDAR, 300 902 toits notés représentent 2,87 GWc de potentiel et 3 521 GWh par an — un quart de plus que ce que l’île consomme aujourd’hui. Le productible moyen des 24 communes est de 1 305 kWh par kWc et par an, de 1 075 dans la commune la moins favorable à 1 445 dans la mieux exposée.
Un dernier chiffre, donné avec sa provenance parce qu’il n’est pas de moi : le dossier énergie du projet retient 310 €/MWh comme coût de production évité en zone non interconnectée, à partir de valeurs CRE compilées — 271 €/MWh en 2021, 326 en 2022, 347 en 2023. La note parle d’une médiane, mais ces trois nombres-là ne la donnent pas : 310 est une valeur retenue, pas un calcul. En face, le tarif de détail, taxes comprises, est à 191,5 €/MWh. Produire coûterait donc ici plus d’une fois et demie ce que paie le client final, l’écart étant comblé par la péréquation tarifaire nationale. C’est une donnée de seconde main, et elle boite déjà sur sa propre arithmétique : à rouvrir à la source avant de servir d’argument.
Et le soleil, alors ?
Il y en a. Cette machine tourne en partie sur du solaire, chez nous, en autoconsommation directe et sans batterie : quand il y a du soleil, une part de ce qu’elle mange vient du toit ; la nuit et les jours couverts, le réseau prend le relais. C’est l’installation d’un particulier, pas une centrale — et c’est exactement le geste que les données du projet recommandent à l’échelle de l’île, puisque les 24 postes sources déclarent 0 MW de capacité restante : ce qu’on produit ici, autant le consommer ici.
Ce que cette page ne fait pas encore, et qu’elle fera : mesurer cette part. Il n’y a pas de compteur entre le panneau et la prise, donc pas de chiffre honnête à donner sur ce que le soleil couvre réellement. Ce qui suit est donc un ordre de grandeur théorique — ce qu’il faudrait de panneau pour une machine de ce gabarit — et non le relevé de notre installation.
Les hypothèses : 1 305 kWh par kWc et par an, la moyenne des 24 communes, soit 3,575 kWh par kWc et par jour ; une journée solaire utile comptée forfaitairement à douze heures ; une machine allumée en continu ; et une puissance prise au rail graphique, donc un plancher.
Le calcul. En génération soutenue (37,58 W), couvrir la seule journée demande 0,13 kWc. En supposant la machine entière à 100 W au mur — une hypothèse, faute de capteur —, il faut 0,34 kWc. Un seul panneau de 400 à 500 Wc suffirait, en moyenne annuelle, à couvrir la consommation diurne d’une machine de ce gabarit. Sans batterie — c’est notre cas —, la nuit reste au réseau, et un jour de pluie aussi : « en moyenne annuelle » ne veut pas dire « tous les jours », et c’est toute la différence entre un calcul et un relevé.
Ce que je ne calculerai pas : le temps de retour. Le prix d’une installation résidentielle à La Réunion n’est écrit nulle part dans ce dépôt, et sans ce prix, « ça se rembourse en tant d’années » est une phrase inventée. Ce qu’on peut dire sans se mentir : une facture annuelle qui se compte en dizaines d’euros ne remboursera jamais une installation solaire. À cette échelle, le solaire n’est pas une économie, c’est une démonstration — celle du geste que les données du projet recommandent à l’échelle de l’île : autoconsommer, puisqu’injecter n’est plus possible.
Ce qu’on ne dira pas
On ne dira pas que les calculs du jumeau tournent au soleil — pas comme ça, pas entièrement. Ils en tirent une part, le jour ; la nuit, c’est le réseau. Tant qu’un wattmètre n’est pas posé entre les deux, la part exacte reste une estimation, et une estimation ne se raconte pas comme une mesure.
On ne dira pas non plus que cette machine est rapide en tout. Sur un calcul limité par la mémoire — un solveur d’inondation —, sa bande passante est donnée pour 273 Go/s contre 1 792 pour une grosse carte graphique de bureau : une file d’attente de nuit, pas un foudre de guerre. Sa vraie qualité est ailleurs : ses 121 Gio de mémoire unifiée, où un modèle entier tient sans jamais rien recopier entre le processeur et la partie graphique.
Le reste est la méthode de toujours : mesurer, écrire les hypothèses à côté du résultat, laisser en blanc ce qu’on n’a pas mesuré. Il manque un wattmètre à ce billet. Quand il sera posé, le chiffre sera corrigé — et on le dira.