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Comment on sait ce qu’on affiche

Prouver qu’une entreprise existe, reconstruire un toit au laser, lire un PLU, chercher par le sens, rejouer un cyclone. Cinq méthodes, leur chiffre, et la limite que chacune avoue.

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Écran de l’application : Comment on sait ce qu’on affiche

La question revient à chaque démonstration, et c’est la bonne : « comment vous savez ? » Une carte qui affiche 500 575 toitures métrées et 29 857 entreprises vérifiées a l’air très sûre d’elle. Elle ne mérite d’être crue qu’à une condition : pouvoir dire, pour chaque chiffre, d’où il sort et où il s’arrête.

Cinq méthodes font tourner l’application. Elles n’ont rien en commun — un laser, un répertoire d’entreprises, des PDF de règlements, un modèle de langue, un réseau de ravines — sauf une habitude : quand le résultat n’est pas sûr, on préfère ne rien afficher plutôt qu’afficher du plausible.

Prouver qu’une entreprise existe

L’INSEE géolocalise 147 922 établissements dans l’île. Mais « actif » y est une qualité juridique, pas l’état d’une devanture. D’où un score : 30 points pour la seule inscription au répertoire, puis des preuves datées — une déclaration sociale, un point OpenStreetMap au même nom à moins de 120 mètres, un numéro RPPS, un site qui affiche son SIRET. Les preuves sont rangées par famille et une famille ne rapporte qu’une fois, à sa source la plus forte ; sans quoi trois registres alimentés par la même paie vaudraient trois preuves.

Au relevé de ce jour : 29 857 vérifiés, 10 543 probables, 104 274 incertains, 3 248 présumés fermés. Le chiffre qui en dit le plus est ailleurs : 72 867 établissements — presque un sur deux — restent exactement à 30 points, présents au répertoire et rien d’autre. Ce n’est pas un défaut de calcul, c’est l’état réel de la connaissance publique.

Les poids ont été calés le 15 septembre sur 426 cas jugés un par un, et cette relecture à la main a appris de quoi se méfier : une déclaration sociale tombe juste 48 fois sur 50, un marché public seulement 21 fois sur 30 — l’acheteur garde souvent l’ancien numéro du titulaire. La méthode entière a son billet.

Reconstruire un toit avec un laser

L’IGN survole l’île en LiDAR : un laser qui pose une dizaine de points au mètre carré, déjà triés entre sol, végétation et bâti. On découpe ce nuage avec l’emprise au sol de la BD TOPO, on cherche dans les points « bâti » les plans qui composent la toiture, et on les recolle en un volume fermé — par un logiciel libre, roofer.

Cela donne 502 112 volumes reconstruits — pour 434 770 bâtiments distincts, on y revient — et 500 575 toitures métrées : 58,42 km² de toiture, 6,03 m de hauteur moyenne, 116,7 m² par bâtiment. 237 255 toits plats, 139 953 à deux pans, 67 848 à quatre pans, 55 530 à une seule pente, 1 523 trop compliqués pour entrer dans une case — et trois qui ont résisté à tout classement.

Le contrôle : sur les 424 492 bâtiments qui ont à la fois une hauteur reconstruite et une hauteur BD TOPO, l’écart moyen est de 1,13 m et six sur dix se tiennent à moins de deux mètres. Ce n’est pas une comparaison à la réalité — personne n’est allé mesurer 424 492 toits au mètre ruban — mais une cohérence entre deux référentiels.

Et puis il y a l’erreur qu’on a faite. On a lu un temps la couverture ainsi : 500 575 toitures pour 641 824 bâtiments recensés, 78 %. Sauf qu’une ligne de cette table n’est pas un bâtiment, c’est un volume reconstruit — et un même bâtiment de la BD TOPO peut en produire plusieurs. En comptant les identifiants distincts, on tombe à 434 770, soit 67,7 %. Dix points de couverture en moins, exactement dans le sens qui flattait. Personne n’avait menti ; personne n’avait relu la définition de la colonne.

Reste ce que le laser ne saura jamais faire : les façades. Mesuré sur une dalle, un toit plat reçoit 14,74 points au mètre carré, un toit en pente 10,35, un mur vertical 0,54 — un point tous les 1,4 m. Une fenêtre de 1,2 × 1,4 m reçoit deux points : de quoi savoir qu’il y a quelque chose, pas de quoi dire quoi. Il faudra de la photo, et c’est un autre chantier.

Lire un règlement d’urbanisme

Un PLU existe en deux morceaux qui ne se parlent pas : des polygones publiés au Géoportail de l’urbanisme, et un règlement écrit dans un PDF de plusieurs centaines de pages. On lit le second zone par zone, en alignant le code de la règle sur le libellé du polygone pour que les deux moitiés se rejoignent. 712 lignes au total, sous 5 831 polygones de zonage : 709 règles lues dans les règlements des 23 communes qui en ont un, plus 3 fiches pour Saint-⁠Philippe, seule commune de l’île sans PLU — elle relève du règlement national d’urbanisme, il n’y avait donc rien à lire.

La règle d’or tient en un mot : vide. Quand le règlement ne précise pas une valeur, la case reste vide. Jamais zéro, jamais un chiffre reconstitué « par cohérence ». Le tableau est donc troué, et il faut le dire : 402 règles sur 712 n’ont pas de hauteur maximale, 560 n’ont pas d’emprise au sol. Les 712 n’ont pas de COS, mais celui-là n’est pas un trou — le coefficient d’occupation des sols a été supprimé par la loi ALUR, et l’absence est ici la bonne réponse.

Une case vide n’autorise rien et n’interdit rien : elle dit d’aller lire le règlement. Ce tableau est une lecture du document, pas le document. Le détail est là.

Chercher par le sens

Un moteur classique cherche des mots. Celui-ci cherche du sens. Chaque texte du corpus — une règle de PLU mise en phrase, un extrait de document, un libellé d’activité, un passage de presse — devient une fois pour toutes une liste de 768 nombres, produite par un petit modèle ouvert, EmbeddingGemma. La question posée passe par exactement le même modèle. Deux textes qui parlent de la même chose pointent alors dans la même direction, et on classe par cette proximité. 5 607 textes sont encodés à ce jour : assez peu pour les comparer tous, exactement, sans index ni approximation.

Mesuré le 15 septembre : sur les règles de PLU, la bonne réponse arrive en tête 91 fois sur 100 et figure dans les cinq premières à chaque fois. Les autres corpus se notent autrement, sur une moyenne qui récompense d’autant plus que la bonne réponse est haut placée — 88,9 pour la bibliothèque, 83,2 pour les secteurs d’activité, 74,3 pour la presse, avec des réglages encore provisoires. Quelques dizaines de millisecondes au premier appel, quatre ensuite.

La limite, maintenant, et elle est drôle. Tapez « boutik la kaz » : le moteur répond papiers peints, charpente, déménagement. Il a parfaitement compris « la maison » et complètement raté « boutik ». Le modèle a vu beaucoup de français et très peu de créole : sur un jeu de tournures créoles, il plafonne à 42,8 sur 100. Ce n’est pas une confidence, c’est une ligne du banc d’essai. Et quand le service d’encodage tombe, la recherche repasse en plein texte et l’écrit dans sa réponse, avec la raison — plutôt que de faire semblant d’avoir encore compris.

Rejouer un cyclone sans se mentir

Le mode cyclone rejoue une trajectoire officielle et les relevés horaires des stations de pluie : ce qui s’affiche là est de l’observation, pas une prévision. Le modèle commence au pas suivant, et autant le dire — pour arroser chacun des 34 828 tronçons de ravines, il faut interpoler entre les stations, avec un terme d’altitude sans lequel le champ serait grossièrement faux : Garance a donné 661 mm à 1 834 m et quelques dizaines de millimètres sur le littoral, à vingt kilomètres de là. Ensuite seulement : une partie s’infiltre, le reste ruisselle et descend le réseau d’amont en aval, en une seule passe. Le rejeu de Garance est raconté ailleurs.

Cette passe unique n’est pas un raccourci : sur les ravines de l’île l’écoulement est supercritique — une étude réglementaire mesure un nombre de Froude de 3,8 sur la Ravine Blanche — donc l’information ne remonte pas vers l’amont. Le calcul ne peut pas diverger, par construction.

Ce qui peut être faux, en revanche, c’est nous. Le point dur, ce sont les 663 endroits où un bras se divise : en poussant le débit dans tous les avals sans le partager, on a vu la surface drainée aux exutoires passer de 1 996 km² à 1,11 milliard — sur une île qui en fait 2 507. Six contrôles passent donc sur le résultat avant qu’il n’arrive à l’écran : bilan de masse, lame d’eau comparée au cumul publié, positivité des débits, débit spécifique plafonné, croissance vers l’aval hors diffluence, et tête de bassin qui coulerait sans avoir reçu de pluie. Quatre d’entre eux bloquent : un seul au rouge, et l’atlas n’est pas écrit du tout. Les deux autres — la lame d’eau et la croissance vers l’aval — ne font qu’alerter, parce qu’ils sonnent faux pour de bonnes raisons : là où un bras se divise, le débit a le droit de décroître.

Le même réflexe a servi ailleurs. Notre solveur d’inondation en deux dimensions passe tous les cas d’école, puis diverge sur le vrai relief réunionnais : des hauteurs d’eau de plusieurs dizaines de mètres sur un versant, un volume multiplié par 170 — de l’eau créée à partir de rien. Trois gardes refusent alors de publier : volume qui augmente, hauteur au-dessus de 15 m hors lit, trop de cellules bridées. Une carte fausse mais plausible est plus dangereuse qu’une carte absente.

Ce que les cinq ont en commun

Techniquement, rien. Le même réflexe partout :

  • la case vide du PLU, qui renvoie au règlement plutôt que d’inventer un chiffre ;
  • l’« incertain » de l’existence, qui dit ce qu’on a vu et pas ce qui est ;
  • le repli en plein texte de la recherche, qui annonce lui-même qu’il ne comprend plus ;
  • les contrôles des ravines, écrits pour faire rater le calcul et non pour le rassurer ;
  • et le chiffre de couverture des toits, corrigé de 78 à 67,7 % en public plutôt que gardé au chaud.

Un jumeau numérique qui ne dit jamais « je ne sais pas » n’est pas plus intelligent : il est seulement moins fiable, et on s’en aperçoit toujours trop tard, devant la personne qui connaît le terrain. Le nôtre le dit souvent. C’est le prix pour qu’on puisse croire le reste.